Le roi disait que j’étais Diable, Clara Dupont-Monod

« Depuis le XIIe siècle, Aliénor d’Aquitaine a sa légende. On l’a décrite libre, sorcière, conquérante : « le roi disait que j’étais diable », selon la formule de l’évêque de Tournai…
Clara Dupont-Monod reprend cette figure mythique et invente ses premières années comme reine de France, au côté de Louis VII.
Leurs voix alternent pour dessiner le portrait poignant d’une Aliénor ambitieuse, fragile, et le roman d’un amour impossible.
Des noces royales à la deuxième Croisade, du chant des troubadours au fracas des armes, émerge un Moyen Âge lumineux, qui prépare sa mue. »


Genre : historique   –   237 pages


« Que les historiens ne jugent ces libertés ni blasphématoires ni hors de propos ; mais bien comme le plein exercice de l’imagination qui s’enchante à combler les vides, en prenant appui sur l’armature chronologique. »

C’est sur cette phrase qui conclue le livre que ma lecture de Le roi disait que j’étais Diable s’est terminée. Je n’ai d’ailleurs jamais vraiment compris pourquoi les auteurs de romans historiques devaient se justifier de la sorte. C’est le propre du roman de s’affranchir de la réalité non ? Personnellement, je ne prends pas un roman historique pour argent comptant, et je pense que c’est aussi le cas de la grande majorité des lecteurs. Pourtant, on finit toujours pas tomber sur leurs auteurs en les accusant de trahir la vérité. Enfin bon.

En utilisant comme fil rouge des faits historiques avérés, Clara Dupont-Monod nous raconte l’histoire de deux personnages diamétralement opposés dans leur caractère et leurs convictions, qui vont se détester pour l’un, s’aimer follement pour l’autre. Ces sentiments auraient pu être sans conséquence et anecdotiques s’ils n’avaient pas été ceux de deux régnants surpuissants incapables de faire la différence entre vie privée et vie publique. D’où le sujet finalement du bouquin : tant de pouvoir entre les mains de quelques personnes dont les querelles intestines prennent le pas sur leurs responsabilités, ce n’est jamais anodin.

Aliénor et Louis n’ont même pas quinze ans lorsqu’ils convolent, et pas vingt ans quand ils prennent la tête du pays. Elle est farouchement indépendante, pas du tout imprégné de la culture chrétienne commune qui fait doucement son chemin dans cette Europe moyen-âgeuse. Lui n’était pas destiné à hériter du trône mais devait rentrer dans les Ordres, et cite régulièrement la Bible. Elle est fougueuse, tempétueuse, égoïste souvent. Lui est d’un naturel calme, fragile, et influençable ; chacun est à l’image de sa culture et représente ce mariage civilisationnel forcé, fait dans la douleur et l’incompréhension mutuelle.

« Aliénor. Tu fais de ton prénom un monde. Mon pauvre amour. En réalité, il répond simplement à cette autorité filiale que tu prétends détester. Ta mère s’appelait Aénor. Toi, tu es juste une autre Aénor, une copie. Un alia – puisque tu parles le latin. Alia Aénor… Les mots se sont fondus et te voici. En quelques syllabes, tu t’inscrits dans une lignée. Tu ne l’avoueras jamais, tu es trop orgueilleuse pour cela. Tu ignores même que j’ai eu le temps d’y réfléchir durant le voyage. »

Le style de Clara Dupont-Monod m’a beaucoup fait penser à celui de Carole Martinez dans Du domaine des murmures. Il est d’une langue assez soutenue mais pourtant facile et fluide à lire, avec des tournures de phrases faisant joliment écho à la langue d’époque. Elle alterne les points de vue de Louis et d’Aliénor en opérant un distinguo habile entre les deux, puis change totalement de stratégie dans le dernier tiers du livre en faisant parler un tiers – un mort à vrai dire – que je vous laisse découvrir.

On ne lit pas Le roi disait que j’étais Diable pour aimer ses personnages. Ni Louis ni Aliénor ne sont attachants ; hors le fait qu’ils représentent comme je le disais (selon mon ressenti) chacun une partie du futur royaume de France et qu’ils sont de ce fait volontairement caricaturaux, ce sont aussi des monstres d’égoïsmes qui nous font réfléchir au pouvoir. Leurs joies, leurs tristesses, leurs sentiments, leurs passifs sont forcément présents dans leur décisions et leur manière de gouverner : rien n’est impartial, le livre le démontre bien – encore une fois sans en faire une vérité historique !-  en revenant par exemple sur le soulèvement de Poitiers ou le départ aux Croisades (un moment du livre vraiment génial d’ailleurs, c’est une période absolument fascinante de l’Histoire). Enfin, j’ai pensé au premier tome des Récits du Demi-Loup de Chloé Chevalier qui en revenant sur l’enfance et l’amitié de futures souveraines mettant intelligemment en avant ces mécanismes de personnalisation du pouvoir.


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En conclusion … Un récit historique vraiment intéressant, avec plusieurs niveaux de lecture : mariage politique entre deux êtres radicalement opposés, mais aussi entre deux cultures, partialité du pouvoir. Une belle réussite !

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8 réflexions sur “Le roi disait que j’étais Diable, Clara Dupont-Monod

  1. Aelinel Ymladris dit :

    Pour ma part, étant de formation historienne, je suis très sensible au fait qu’un auteur de roman historique étudie son sujet et respecte au mieux l’Histoire. Après si une petite déviance sert l’intrigue, pourquoi pas? En revanche, s’il y a une erreur historique parce que l’auteur a commis une négligence, c’est rédhibitoire pour moi.

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  2. tampopo24 dit :

    J’hésitais parce que je n’avais pas eu une bonne expérience avec la plume de l’autrice, mais ce roman historique a vraiment l’air très beau. J’aime l’idée de ces personnages antipathiques mais tellement humains. Je m’en vais de suite me le commander 😀 Merci !

    Aimé par 1 personne

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