L’ours et le rossignol (#1 Winternight), Katherine Arden

« Au plus froid de l’hiver, Vassia adore par-dessus tout écouter, avec ses frères et sa sœur, les contes de Dounia, la vieille servante. Et plus particulièrement celui de Gel, ou Morozko, le démon aux yeux bleus, le roi de l’hiver. Mais, pour Vassia, ces histoires sont bien plus que cela. En effet, elle est la seule de la fratrie à voir les esprits protecteurs de la maison, à entendre l’appel insistant des sombres forces nichées au plus profond de la forêt. Ce qui n’est pas du goût de la nouvelle femme de son père, dévote acharnée, bien décidée à éradiquer de son foyer les superstitions ancestrales. »


Genre : Fantasy   –   351 pages


L’ours et le rossignol est le premier tome (ce n’est pas explicite si nous nous référons à la couverture !) d’une série qui en comptera trois, Winternight. L’originalité de cette série est de se situer dans une Russie à la fois historique et imaginaire, faisant des légendes et mythes des réalités qui disparaîssent peu à peu à mesure que la religion catholique étant son emprise sur les campagnes. Seules quelques personnes sont capables de voir encore des manifestations d’esprits et de démons, parmi lesquels, Vassia, notre personnage principal.

Vassia est la jeune fille d’un petit seigneur de terres tout à fait rurales, bien loin de la ville et de ses fastes. Les hivers y sont rudes, et les traditions du folklore russe ont leur place dans le quotidien des bonnes gens : offrandes aux esprits de la cuisine, respect de l’esprit de la forêt, de l’esprit de l’écurie … Les équilibres sont ménagés. Cependant, lorsque le frère Konstantin est chargé de devenir le prélat de cette petite bourgade en lieu et place d’un clerc plus âgé, les équilibres sont bouleversés. Konstantin est rigoureux, dévot, instille la peur de Dieu et du jugement dernier dans chaque coeur qu’il croise. Les habitants se détournent des vieilles traditions, qui passent pour superstitions : les équilibres sont rompus et les hivers deviennent plus rudes, les foyers plus froids et les récoltes plus maigres.

Mais revenons donc à Vassia : d’abord assimilée à une jeune personne un peu originale qui ne suit pas l’ordre établi, elle se voit peu à peu qualifiée de sorcière, et les maux s’abattant sur le village sont mis sur le compte de ses frêles épaules, ce qui est bien dommage, car elle est la seule à avoir réellement conscience de ce qu’il est en train de se passer.

« Toute ma vie, on m’a dit “Viens” et “Va”. On me dit comment je dois vivre et on me dit comment je dois mourir. Je dois être la servante d’un homme et sa jument pour ses plaisirs, ou me cacher derrière des murs et abandonner ma chair à un dieu froid et silencieux. Je préférerais encore me jeter dans la gueule des enfers, si c’était de ma propre volonté. Je préfère mourir demain dans la forêt plutôt que vivre cent ans de la vie qui m’a été choisie. »

Le personnage de Vassia a été particulièrement plaisant à suivre : comment ne pas se sentir proche de cette jeune fille – puis femme – qui reste toujours droite dans ses chausses, déterminée, malgré le mal qu’elle entend à son sujet, à sauver ses gens et leurs traditions qu’ils rejettent alors en bloc ? Cumulant tous les indicatifs permettant de la qualifier de “princesse rebelle”, elle est entourée d’une famille particulièrement touchante et aimante (il est inutile d’en dire plus car même si nous devinons un rôle important dans les tomes à venir, ces personnages sont tout de même bien secondaires ici) – si nous exceptons sa belle-mère qui voit elle aussi les esprits mais les prend pour des manifestations du Diable, encouragée par Konstantin.

Konstantin est lui aussi un personnage tout à fait intéressant. Tout plein de principes qu’il était en arrivant au village de Vassia, il va peu à peu se mettre à douter et surtout, à sa plus grande surprise, ressentir un désir ardent pour Vassia. Mais qu’en fera-t-il ? Au-dessus de tout cela, une intrigue plus profonde se dessine, entre des entités se situant bien au-dessus des humains, mais cela, il faut mieux le découvrir au fur et à mesure car il s’agira probablement du fil rouge reliant les tomes entre eux. 

L’atmosphère se veut particulièrement réussie ; nous tremblons avec Vassia et les autres, de froid puis de peur ; cela permet surtout d’en savoir plus sur cette mythologie slave qu’on croise peu – ou par bribes – et nous sort du schéma classiquement médiéval de la fantasy. L’immersion est d’autant plus importante que les noms russes sont conservés. Il y a aussi une articulation très sympathique avec les contes que nous connaissons tous, comme Cendrillon ou La belle et la bête. 

 » – (…) Il y a tout un monde prêt à recevoir un homme de Dieu et vous avez déjà bu l’eau de Tsargrad et vu le soleil sur la mer. Moi …

Il sentit la panique monter de nouveau en elle, alors il s’avança et lui prit le bras.

– Du calme. Ne sois pas bête ; tu te fais peur toute seule.

Elle rit encore. – Vous avez raison. Je suis idiote. Je suis née pour être en cage , après tout : maisonnée ou couvent, qu’y a-t-il d’autre ? »

Si vous souhaitez en savoir plus sur la mythologie slave, je vous recommande vivement >>ce wiki<<. Tout en bas de la page, dans l’onglet bibliographie, se trouve un tableau à entrée. En cliquant sur les différents items, vous y apprendrez pêle-mêle d’où vient le nom Rus’, qui sont les différents esprits et démons de la mythologie slave ou encore qu’avant la christianisation, il était courant d’attribuer un nom d’oiseau à une personne. Une piste concernant le titre, peut-être ? Bref, c’est une petite mine d’or sur laquelle il est agréable de ce reposer lorsqu’il s’agit de découvrir une mythologie que nous méconnaissons (bien qu’on retrouve quelques créatures similaires dans les aventures du Sorceleur d’Andrej Sapkowski). Et la mythologie slave est particulièrement belle, à la fois cruelle et très tendre. Durant ma lecture, j’ai beaucoup pensé à un livre lu il y a quelques années de cela : le magnifique L’homme qui savait la langue des serpents, d’Andrus Kivirähk, qui revient aussi sur la cohabitation difficile entre mythologie et évangélisation – mais cette fois en Estonie.

Malgré tout, il me faut admettre avoir parfois ressenti une certaine confusion dans la narration et dans l’action. Si l’autrice sait où elle mène son roman, certaines scènes m’ont donné le sentiment d’être enchaînées dans un ordre décousu, si bien que parfois, je ne parvenais pas à savoir où se situait exactement l’action. Nous trouvons aussi ça et là quelques maladresses et répétitions : par exemple, nombreux sont les passages où les personnages crient. Heureusement, la qualité de l’histoire rattrape cela et évite l’ennui ou un éventuel décrochage.8

Un bilan très positif donc pour ce premier tome – et premier roman de Katherine Arden (il me semble …) à qui nous pardonnons aisément les quelques (très) petits désagréments de lecture, tant elle essaie de proposer quelque chose de différent des canons du genre. La suite est prévue, toujours chez Denoël en septembre 2019 : je serai au rendez-vous, et j’espère que vous aussi !

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10 réflexions sur “L’ours et le rossignol (#1 Winternight), Katherine Arden

  1. John Évasion dit :

    Le livre a de beaux commentaires depuis sa sortie et tu continues à mettre en avant cet élan de bonnes choses qui entourent le récit. Si tu souhaites aller plus loin dans les livres à connotations slaves, je te propose de lire Olivier Boile, auteur français ayant écrit 2 livres dans cet univers –> Et tu la nommeras Kiev (recueil de nouvelles), Nadejda (que j’ai notamment chroniqué sur mon Blog).
    Belle analyse en tout cas.

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    • MahaultMots dit :

      L’ambiance est en effet très chouette, à la fois poétique et cruelle, un peu à l’image des contes et du folklore slave.
      L’histoire m’a plu aussi mais j’attends vraiment d’en savoir plus sur tout ce qui entoure l’intrigue concernant le seigneur de l’hiver, parce que c’est l’aspect de l’histoire qui m’a semblé le plus flou.

      Aimé par 1 personne

    • MahaultMots dit :

      Oui, c’est une thématique que j’ai particulièrement appréciée dans celui-là. J’ai trouvé le personnage de Konstantin réussi à ce niveau, son ambivalence est hyper bien traitée. Les légendes slaves sont une vraie découverte pour ma part et cela en est une belle, c’est un folklore très poétique et tourné vers le quotidien qui m’a beaucoup touché !

      Aimé par 1 personne

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