Conversations entre amis, Sally Rooney

Genre : Contemporain 🇼đŸ‡Ș

340 pages

Note : 4 sur 4.

[Lecture faite dans le cadre d’un envoi Ă©manant des Ă©ditions Points, merci Ă  ChloĂ©.]

« Dublin, de nos jours. Frances et Bobbi, deux anciennes amantes devenues amies intimes, se produisent dans la jeune scĂšne artistique irlandaise comme poĂštes-performeuses. Un soir, lors d’une lecture, elles rencontrent Melissa, une photographe plus ĂągĂ©e qu’elles, mariĂ©e Ă  Nick, un acteur. Ensemble, ils discutent, refont le monde, critiquent le capitalisme comme les personnages de Joyce pouvaient, en leur temps, critiquer la religion. Ils font des photographies, ils Ă©crivent, ils vivent. C’est le dĂ©but d’une histoire d’amitiĂ©, d’une histoire de sĂ©duction menant Ă  un « mariage Ă  quatre » oĂč la confusion des sentiments fait rage : quand Frances tombe follement amoureuse de Nick et vit avec lui une liaison torride, elle menace soudainement l’équilibre global de leur amitiĂ©. »

La sĂ©rie Normal People a beaucoup fait parler d’elle il y a quelques mois de ça. Elle Ă©tait adaptĂ©e du second roman de la jeune autrice irlandaise Sally Rooney, dont j’ai du coup dĂ©couvert le premier roman – ce fameux Conversations entre amis – grĂące aux Ă©ditions Points qui me l’ont gentiment proposĂ© il y a dĂ©jĂ  quelques semaines de cela.

L’histoire se dĂ©roule principalement Ă  Dublin, et suit Frances, une jeune femme de tout juste vingt-et-un ans qui Ă©tudie la littĂ©rature Ă  Trinity College. Frances a Ă©galement un goĂ»t trĂšs prononcĂ© pour l’Ă©criture – principalement de poĂ©sie – et fait parfois des performances scĂ©niques accompagnĂ©e de son ex-petite amie Bobbi. La performance poĂ©tique leur a peu Ă  peu permis de dĂ©couvrir le petit microcosme du Dublin intellectuel et branchĂ©, et notamment un couple – un peu plus ĂągĂ© – avec lequel elles partagent de nombreux atomes crochus : Nick et Melissa. Le premier est un acteur abonnĂ© aux seconds rĂŽles, la seconde une journaliste photographe prisĂ©e des publications artistiques. Ils forment un couple qui a, en apparence, absolument tout : richesse, mariage heureux, carriĂšres satisfaisantes. Cependant, Ă  mesure que Bobbi et Frances les cĂŽtoient, le vernis craque ; Frances entame une liaison incertaine avec Nick, tout en traĂźnant un mal de vivre latent ponctuĂ© de crises de douleurs dont elle ne parvient pas Ă  comprendre la source. Nous suivons donc dans le roman cette courte pĂ©riode de sa vie et les Ă©vĂšnements qui vont toucher de prĂšs ou de loin Ă  sa vie personnelle.

Et la vie personnelle de Frances va drastiquement se compliquer, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, sa relation amicale avec son ex-petite amie Bobbi lui a laissĂ©e comme un goĂ»t d’inachevĂ© et il semblerait qu’elle peine, finalement, Ă  s’en remettre. Sa relation avec sa famille est Ă©galement difficile : si ses parents – sĂ©parĂ©s – sont en mesure de l’aider pour ses Ă©tudes, son pĂšre souffre d’un alcoolisme sĂ©vĂšre et peut parfois ne pas se montrer rĂ©gulier dans ses versements, la laissant de fait dans une situation plus que prĂ©caire. Puis il y a ces douleurs qui la prennent parfois et la poussent jusqu’au malaise.

« (…)Mais il ne faut pas que ça interfĂšre dans le rapport naturel entre nous, ai-je dit.

Il m’a regardĂ©e quelques instants puis a souri, un sourire ambivalent qui m’a tellement plu que j’ai pris conscience de ma propre bouche entrouverte.

Non, ça ne risque pas, a-t-il dit.

Philip nous a annoncĂ© qu’il partait pour attraper le dernier bus, Melissa a dĂ©clarĂ© avoir un rendez-vous le lendemain matin, et qu’elle n’allait pas tarder Ă  rentrer, elle aussi. Peu de temps aprĂšs, notre petit groupe s’est dispersĂ©. Bobbi a pris le DART pour Sandymount, et j’ai remontĂ© les quais Ă  pied. La Liffey Ă©tait gonflĂ©e, comme en colĂšre. Les taxis et les bus semblaient nager Ă  cotĂ© de moi, et un type saoul qui marchait sur le trottoir d’en face m’a dit qu’il m’aimait. »

Frances est un personnage particulier Ă  suivre : elle souffre beaucoup, physiquement aussi bien que moralement mais – je le formule peut-ĂȘtre mal – ressent pour ces maux comme une sorte de complaisance, comme si la douleur Ă©tait une façon comme une autre de se sentir en vie, un peu le dernier stade avant l’effondrement. Elle est en apparence extrĂȘmement calme, distante, presque froide mais bouillonne nĂ©anmoins intĂ©rieurement, un mĂ©lange de fort caractĂšre et d’apathie, de nonchalance et de dĂ©termination qui la rend de fait trĂšs particuliĂšre comme protagoniste. Personnellement, c’est un personnage auquel j’ai beaucoup accrochĂ©. Son ex Bobbi agit elle en miroir de ce que Frances n’est pas : exubĂ©rante, engagĂ©e, aisĂ©e ; leur seul point commun finalement est la difficultĂ© qu’elles ont Ă  se projeter dans l’avenir, Ă  dĂ©terminer ce qu’elles vont bien pouvoir faire de leur vie alors que le futur s’annonce, pour cette gĂ©nĂ©ration, particuliĂšrement sombre. Ça et leur capacitĂ© Ă  intellectualiser le moindre fait, ce qui donne lieu Ă  des Ă©changes d’ailleurs particuliĂšrement intĂ©ressants.

Au-delĂ  du cĂŽtĂ© tranche de vie, j’ai trouvĂ© ici beaucoup de thĂšmes qui me sont chers et notamment celui des diffĂ©rences de classes sociales (alias ma marotte numĂ©ro 1 en lecture), dont il est ici beaucoup question. Entre Bobbi et Frances tout d’abord, mais aussi entre Frances et le couple Melissa/Nick, et mĂȘme au-delĂ  entre des personnages dont on aurait pas pensĂ© de prime abord qu’ils puissent ĂȘtre touchĂ©s de prĂšs par ce genre de considĂ©rations (je pense, pour celles et ceux qui l’ont lu, Ă  Melissa). Conversations entre amis aborde Ă©galement la dĂ©pression ou encore l’actualitĂ© politique du pays par petites touches, ainsi que la complexitĂ© des relations amoureuses et questionne les notions de fidĂ©litĂ© ou de couple.

Le style de Sally Rooney est particulier dans ce titre – j’ignore si c’est Ă©galement le cas dans Normal People. Aucun des dialogues n’est mis en forme : il n’y a pas de tirets ou de guillemets, simplement un retour Ă  la ligne pour marquer l’alternance dans la parole. Cela donne au texte une espĂšce de nonchalance, un cĂŽtĂ© trĂšs naturel comme quelque chose que l’on raconterait Ă  l’oral, une anecdote – tout en gardant un style qualitatif. J’ai un peu pensĂ© du coup Ă  David Foekinos et au MystĂšre Henri Pick – titre que je n’avais pas spĂ©cialement apprĂ©ciĂ© mais qui avait aussi ce style « anecdotique ». Cela m’a plu ici car on y ressent pleinement la personnalitĂ© quelque peu dĂ©sillusionnĂ©e de Frances mais trĂšs franchement, je pense que c’est un aspect du livre qui pourra agacer d’autres lectrices et lecteurs, dans le sens oĂč certains pourront y voir de la superficialitĂ©.

En conclusion … Un roman contemporain efficace, moderne et intelligent, en rĂ©sonance avec notre Ă©poque.


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