D’or & de colère, Karin Tanabe

Genre : Historique/Thriller

421 pages

Note : 3 sur 4.

[Titre obtenu sur NetGalleyFrance. Merci aux éditions Belfond !]

« Héritiers de la riche famille Michelin, Victor Lesage et sa femme Jessie sont envoyés à Hanoï pour reprendre en main les exploitations d’hévéas, ces arbres au caoutchouc naturel si convoité, au centre des tensions anticoloniales.
Tandis que Victor s’investit dans sa mission, Jessie, elle, tente de naviguer dans le milieu fermé des expat’. Pour cette Américaine, très secrète sur son passé, trouver sa place dans cette nouvelle vie n’est cependant pas chose aisée… jusqu’à sa rencontre avec l’intrépide et passionnée Marcelle de Fabry. Avec elle, Jessie fait l’expérience d’un autre Hanoï, interlope, sensuel, nimbé de vapeurs d’opium.
Mais Jessie le sent : l’amitié de Marcelle n’est pas désintéressée. Comme elle, la belle Parisienne cache des choses, une vérité indicible sur les réelles motivations de sa présence sur ces terres du bout du monde où gronde la colère communiste… Combien de temps pourront-elles poursuivre ce jeu de dupes ? Car le destin d’une nation entière est en route, irréversible, et ces deux femmes auront chacune un rôle à jouer dans sa chute, et sa renaissance. »

Si je ne vous dis pas d’idiotie, D’or et de colère est – à l’heure où je vous parle – le premier roman traduit en français de l’autrice américaine Karin Tanabe, qui en a déjà signé quelques autres dans sa langue maternelle. Il s’agit ici d’une fiction historique prenant place en Indochine Française, dans les années trente. L’Indochine, c’est une colonie qui correspond aujourd’hui au Laos, au Cambodge et au Vietnam. Nous ne parlons donc pas d’un petit territoire, mais bel et bien de trois vastes pays que la France gouvernera et exploitera durant plus d’un siècle, avant une indépendance gagnée dans les années cinquante – ce qui ne se fera évidemment pas sans heurts.

L’histoire de ce roman va courir sur un petit peu plus de deux mois. Le premier chapitre nous expose une scène familiale se déroulant en novembre 1933 : une famille de colons Français fraichement arrivés, les Lesage, sont à la gare pour prendre le train de d’Hanoï à la côte afin de passer quelques jours de vacances avec leur famille. Il y a Victor, le mari, un ambitieux né dans la famille Michelin et qui veut se faire sa place au sein de la direction de l’entreprise ; sa femme, Jessie, une Américaine qu’il a épousé quelques années auparavant ; et leur petite fille, Lucie, une enfant intelligente et vive qui parle déjà presque couramment la langue locale, l’annamite. Il suffira d’un moment d’inattention pour que la vie de Jessie – notre narratrice – tourne au cauchemar : sa fille et son mari ont disparu, et le personnel de la gare soutient mordicus qu’elle est arrivée seule et que Lucie et Victor n’ont jamais été là. 

Puis nous remontons de peu le fil du temps : deux mois auparavant, ils s’installent tous les trois dans une luxueuse bâtisse d’Hanoï et découvrent la vie diamétralement différente qu’y mènent les riches Français. Plus libres dans leurs mœurs, plus alcoolisés, sous l’influence de l’opium aussi. Que s’est-il passé sur ce court laps de temps pour que Jessie perde la tête à ce point ?

Dans le même temps, le récit va nous exposer un point de vue complémentaire à celui de Jessie : celui de Marcelle, une jeune et riche Française d’Hanoï. Les deux femmes vont se rencontrer dans une sorte de club-house réservé à l’élite – et évidemment aux Occidentaux – et vite devenir amies. Marcelle déroule le récit de sa jeunesse agitée à Paris, jeunesse durant laquelle elle va tomber éperdument amoureuse d’un Vietnamien venu faire ses études en France et issu d’une famille qui a fait fortune dans l’industrie de la soie : Khoî.

« Quelle tenue aurais-je portée à cet instant précis si je n’avais pas quitté l’Amérique et échappé à la pauvreté qui s’était abattue sur le monde ? Quand nous discutions des répercussions de cette peste financière, Victor me garantissait que les Michelin, même s’ils étaient affectés par la crise, ne couleraient jamais. Ils étaient aussi increvables que leurs pneus. En revanche, elle avait sans doute submergé le peu de famille qu’il me restait à Blacksburg ; les récessions, même limitées à certaines parties de l’Amérique, s’y faisaient toujours sentir. Je n’aimais pas repenser à la ferme et aux bois sauvages qui l’entouraient. Je n’y mettrais plus jamais les pieds. Même Paris me semblait trop proche. »

D’or et de colère démarre curieusement : le premier chapitre, qui concerne donc la disparition du mari et de la fille de Jessie, nous fait entrer de pleins pieds dans une ambiance proche du thriller assez réussie tout en nous laissant perplexe ; n’y aurait-il pas un ton un peu paternaliste dans la manière dont sont dépeintes les relations entre colonisés & colons ? Bien heureusement, non, car ce roman va se montrer beaucoup plus fin que cela en nous faisant suivre deux personnages  de femmes qui, qu’elles le veuillent ou non, sont bien davantage du côté des oppresseurs que des oppressés, habituées qu’elles sont désormais à mener un certain train de vie. Car au-delà de la colonisation, le nerf de la guerre est ici finalement l’argent.

Jessie, tout d’abord, est une femme peu attachante, mais intéressante à observer. Elle a grandi dans un dénuement total en Virginie, aux États-Unis, d’un père américain et d’une mère québécoise. Le fait qu’elle parle anglais et français couramment lui fait réaliser une chose : son bilinguisme est SA chance, celle de pouvoir s’arracher à toute cette pauvreté en se raccrochant coute que coute à l’école pour s’éduquer et s’en sortir. Elle va finir par réussir à devenir institutrice à New-York en toute autonomie, loin de son enfance qu’elle a en horreur. Cependant, l’arrivée en Indochine va la remettre face à un dénuement qu’elle va bien maladroitement comparée à son enfance miséreuse, sans pour autant se voiler la face sur le fait que c’est cette pauvreté qui permet aux personnes comme elle de vivre dans l’opulence. La réflexion est certes simple, mais intéressante, car il ne me semble pas avoir croisé beaucoup de personnages à ce point cynique et arriviste.

Quant à Marcelle, si elle se présente comme étant à l’opposé de Jessie, sympathisante des mouvements anticoloniaux et de l’idée communiste, elle n’en reste pas moins – sans trop en dire – dans le déni d’un train de vie rendu uniquement possible par le fait colonial. C’est une protagoniste bourrée de contradictions, qui se veut humaniste, mais se trouve surtout être complaisante et lâche, en faisant de son soi-disant combat pour un monde plus juste une petite vengeance privée qui ne la mettra de fait pas trop en danger. Inutile de vous dire que je ne l’ai que peu appréciée – mais c’est en cela qu’elle est réussie. 

J’ai apprécié le style de Karin Tanabe, qui est somme toute assez simple, déroulant une histoire astucieusement construite parvenant à rester prenante alors que nous en connaissons rapidement les tenants et les aboutissants. Le contexte colonial n’est pas romantisé à outrance, bien au contraire et si beaucoup d’éléments sont fictifs, ce qui concerne l’exploitation du caoutchouc par la famille Michelin ne l’est pas et donne à réfléchir sur la manière dont se sont enrichis les grands fleurons de l’industrie française et internationale à cette époque. Je regrette tout de même quelques longueurs (Jessie se répétant par exemple beaucoup au sujet de la pauvreté de ses parents) et des dialogues particulièrement didactiques, qui alourdissent quelque peu le texte et ne semblent de fait que peu naturels. J’aurais également apprécié une plus grande variété de descriptions, ces dernières se faisant souvent répétitives – même si elles mettent bien le doigt sur la non-mixité dominante entre les locaux et les Français ou encore sur l’étrangeté architecturale d’un territoire où coexistent deux cultures très différentes.

Si D’or et de colère n’est pas LE grand roman coup de poing sur la colonisation – ce n’est de toute façon pas son intention – il se positionne comme un roman historique qui évite la romantisation et la nostalgie douteuse en nous offrant une réflexion simple, mais claire sur le pouvoir de l’argent et l’immobilisme.

En conclusion … Un roman historique réussi, plus profond qu’il n’y paraît au départ.


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